Observatoire du coeur n°4 : Coeur et femmes

Avis d'experts,
regards croisés

La réadaptation cardiaque : un accès encore trop inégal pour les femmes

Docteur Natalia KpogbemabouEn quoi consiste la réadaptation cardiaque ?

C’est un programme destiné aux personnes atteintes de maladies cardio-vasculaires, dont les victimes d’infarctus, qui vise à prévenir la récidive. Notre centre propose 20 séances sur un mois organisées en trois volets : des activités physiques notamment pour réhabituer le coeur à l’effort, des ateliers d’éducation thérapeutique pour aider les patients à acquérir ou maintenir les compétences dont ils ont besoin pour gérer au mieux leur vie avec une maladie chronique, et enfin l’adaptation du traitement médicamenteux. La réadaptation cardiaque permet une diminution des décès cardiovasculaires,d’environ 25 % et la baisse des ré-hospitalisations d’environ 20 %.

Existe-t-il un programme spécifique pour les femmes victimes d’infarctus ?

Les programmes varient d’un individu à l’autre, dans le contenu des exercices et dans leur intensité. Ces ajustements dépendent essentiellement des capacités physiques, de l’âge ou encore des habitudes alimentaires/de vie du patient. Il n’existe donc pas un traitement spécifique à l’homme ou à la femme. Le facteur le plus important que l’on cherche à connaître est plutôt le niveau d’activité physique auquel était habituée la personne avant son infarctus. En revanche, on observe de fortes inégalités entre femmes et hommes au niveau de l’accès à la réadaptation cardiaque. Seule 1 femme sur 5 victime d’infarctus y a recours, contre 1 homme sur 3 dans le même cas, alors que les maladies cardiovasculaires sont la première cause de mortalité chez les femmes.

Comment expliquez-vous cette inégalité ?

On constate plusieurs facteurs, principalement sociétaux. Suite à un infarctus, une femme aura davantage tendance à retourner chez elle immédiatement après être rétablie, pour s’occuper de sa famille par exemple. Les centres de réadaptation sont parfois assez éloignés du domicile des patientes, ce qui peut également les décourager, surtout si elle ne dispose pas de moyen de transport. Parfois, la présence très majoritaire d’hommes dans ces centres dissuade les femmes de s’y inscrire. On a aussi tendance à prescrire davantage la réadaptation aux hommes, qui doivent souvent reprendre le travail rapidement. L’enjeu d’un changement des mentalités et de la culture médicale à ce sujet est donc crucial. De manière générale, comment la réadaptation cardiaque est-elle perçue ?  Elle n’est pas encore suffisamment connue. Je l’ai moi-même découverte après mon diplôme, sans y avoir été vraiment sensibilisée pendant mes études de médecine. Par ailleurs, le nombre de places en centre de réadaptation est insuffisant par rapport au nombre de victimes d’infarctus. Heureusement, les choses vont en s’améliorant : entre 2010 et 2014, les admissions ont augmenté globalement de 20 % avec toutefois de grandes disparités régionales, et la prise de conscience progresse dans le milieu médical comme chez les patients.

Vous êtes donc optimiste ?

Oui, absolument. L’efficacité de la réadaptation cardiaque est clairement reconnue par les sociétés savantes et c’est un vrai changement de paradigme. On privilégie par cette méthode la prévention et l’éducation à la santé plutôt que le tout-curatif et les soins d’urgence. Je milite beaucoup pour qu’elle se généralise entre autre pour toutes les victimes d’infarctus. En ce sens, les « Clubs Coeur et Santé » de la FFC permettent également aux personnes touchées par un événement cardiovasculaire de poursuivre, notamment après une réadaptation cardiaque, une activité physique régulière et encadrée par des professionnels.

L’hypertension artérielle pendant la grossesse, une cause importante de complications pour la mère et l’enfant

Vassilis TsatsarisVous êtes spécialisé dans l’hypertension pendant la grossesse. Cette problématique est-elle fréquente et quelles pathologies y sont liées ?

On considère qu’il y a entre 5 et 10 % des femmes enceintes touchées par des pathologies hypertensives dans le monde, avec des variations qui correspondent à des facteurs environnementaux et génétiques différents. Ces pathologies sont classées en deux grands groupes. Les premières concernent les femmes hypertendues avant la grossesse pour lesquelles il faut s’assurer que le traitement pris est compatible avec la grossesse. Les autres sont les authentiques affections hypertensives, qui se manifestent pendant la grossesse et disparaissent après. Parmi elles, l’une des complications les plus graves s’appelle la pré-éclampsie1, une pathologie hypertensive avec atteinte rénale pour laquelle le seul traitement connu est l’arrêt de la grossesse.

Quels sont les moyens existant ou à développer pour répondre à ces complications ?

La pré-éclampsie se développe insidieusement et peut se compliquer très vite. Certains des symptômes, tels que le gonflement, les nausées, et le gain de poids, sont parfois confondus avec ceux d’une maladie chronique quand la patiente en est atteinte. Tout l’enjeu est donc de trouver de nouveaux outils pour les identifier le plus tôt possible. Des marqueurs biochimiques tels que le facteur de croissance placentaire PlGF et son récepteur soluble sFlt-12, sont actuellement développés dans ce but. Ils sont actuellement étudiés en clinique pour leur capacité à distinguer parmi les patientes hypertendues celles qui vont développer une pré-éclampsie à court terme de celles qui ne développeront pas de complication. Si les premiers résultats se confirment, il est vraisemblable que ces marqueurs vont considérablement améliorer la prise en charge des patientes. Il est par ailleurs nécessaire d’améliorer la circulation de l’information entre les professionnels de santé pour renforcer la qualité du suivi des patientes. Pour y répondre, un « carnet patient » regroupant diverses informations médicales et les détails du parcours de soins, est en cours de développement et devrait être prochainement proposé par la SFHTA3.

Quelles séquelles les femmes enceintes peuvent-elles garder de ces pathologies ?

Dans l’immense majorité des cas, les signes cliniques et biologiques de la pré-éclampsie disparaissent après l’accouchement. Néanmoins les femmes touchées par ces complications hypertensives de la grossesse ont plus de risques de développer une maladie cardiovasculaire plusieurs années après l’accouchement. Nous réfléchissons à la façon de sensibiliser ces femmes à ces risques à long terme et aux mesures de prévention à mettre en place (règles hygiéno-diététiques, activité physique et surveillance de la pression artérielle).

Quels messages adressez-vous à la communauté médicale et scientifique ?

Les complications hypertensives de la grossesse sont source de complications maternelles et périnatales souvent sévères et évitables. Pour limiter ces complications, il est nécessaire de sensibiliser le grand public sur ces pathologies, notamment la pré-éclampsie dont les symptômes sont souvent méconnus : maux de têtes, oedèmes et prise de poids importante et soudaine, troubles digestifs. Par ailleurs, les moyens manquent en matière de recherche concernant les maladies cardio-vasculaires durant la grossesse. Il y a notamment un vrai besoin pour une étude de grande envergure et sur le long terme dédiée à cette problématique.

1. Pré-éclampsie : Hypertension artérielle aggravée qui apparaît dans la 2e moitié de la grossesse. Non surveillée et prise en charge, cette condition clinique peut évoluer vers une éclampsie aux conséquences particulièrement graves pour la mère et le futur enfant.
2. PlGF et sFlt-1 : Le facteur de croissance placentaire, placental growth factor (PlGF) et son récepteur soluble (sFlt-1) sont libérés durant la grossesse dans la circulation maternelle par le placenta. L’augmentation du sFlt-1 et la baisse du PlGF libre dans le sang maternel seraient directement impliquées dans la physiopathologie de la pré-éclampsie.
3. SFHTA : Société Française d’Hypertension Artérielle

Sensibiliser patients et médecins aux maladies cardio-vasculaires chez la femme : une urgence européenne

Angela MaasVos travaux s’intéressent aux enjeux des maladies cardio-vasculaires chez la femme en particulier. Pourquoi avoir choisi cette approche ?

Les maladies cardio-vasculaires sont la première cause de décès chez les femmes dans le monde et elles touchent aujourd’hui des femmes de plus en plus jeunes. L’une des raisons de cette forte exposition est liée à la manière dont nos connaissances en cardiologie se sont développées, notamment en s’appuyant trop souvent sur les caractéristiques physiopathologiques masculines pour répondre aux problèmes cardio-vasculaires des deux sexes. Depuis les années 90, nous savons pourtant que ces maladies se développent et se manifestent de manière différente entre l’homme et la femme. C’est le cas par exemple de la maladie coronaire, dont les premiers signes sont visibles beaucoup plus tôt chez l’homme. Les symptômes de maladies cardio-vasculaires sont globalement sous-estimés chez les femmes, moins recherchés, et de ce fait, moins bien traités. Si j’ai consacré ma carrière au cas particulier des femmes, c’est d’abord pour comprendre comment la médecine pouvait mieux les protéger contre ces maladies. J’ai aussi remarqué que les femmes atteintes de maladies cardiovasculaires ont des profils particuliers, avec certains facteurs de risque récurrents comme les migraines à l’adolescence, les fausses couches ou l’hypertension durant leur grossesse. Savoir si une patiente a été exposée à ces facteurs de risque au cours de sa vie est donc crucial. Cela implique le développement d’une coopération renforcée entre médecins, particulièrement avec les gynécologues et les médecins généralistes.

Sur le plan international, existe-t-il des pays plus en avance que d’autres sur cette thématique ? Comment l’expliquer ?

Les États-Unis ont pris une certaine avance sur l’Europe au sujet des maladies cardio-vasculaires des femmes depuis 25 ans, même si certains pays européens sont plus avancés que d’autres. Il faudrait désormais que tous les pays d’Europe travaillent ensemble et créent une base commune de connaissances. Dans certains pays de l’Est de l’Europe, la place de la femme dans la société explique en partie un retard dans la sensibilisationde la population sur ces questions. Les pays qui se sont mieux emparés du sujet, comme l’Allemagne et les pays Nordiques, pourraient les aider à y remédier. En France, comme dans tous les pays occidentaux, les femmes travaillent de plus en plus, tout en continuant souvent à s’occuper de leurs enfants, des tâches ménagères. Il faut prendre en compte dans nos recherches cette « charge mentale » qui pèse sur elles, ce stress qui conduit à des maladies cardiaques qui leurs sont spécifiques, sans compter l’exposition de plus en plus précoce aux facteurs de risques classiques comme le tabac.

Quels sont vos projets en cours et pour la suite ?

Nous venons de finir un rapport européen intitulé GENCAD sur les mécanismes spécifiques du genre dans les maladies cardio-vasculaires. Et je travaille aujourd’hui sur quatre sujets de recherche, pour la fondation Heart for Woman que j’ai créée : l’impact des facteurs gynéco-obstétriques sur les risques cardio-vasculaires chez les femmes ; les accidents cardiaques aigus chez la femme, et en particulier les dissections spontanées de l’artère coronaire (DSAC)1 qui touchent majoritairement les femmes entre 40 et 65 ans ; les maladies microvasculaires chez les femmes, dans le cadre d’un projet de coopération internationale ; et enfin, le lien de cause à effet entre certains traitements anticancéreux et le développement de maladies cardio-vasculaires.


1. DSAC : Problème rare, mais grave, qui se produit lorsque les vaisseaux sanguins du coeur se déchirent. Cette déchirure peut ralentir ou bloquer le flux sanguin vers le coeur, ce qui peut endommager le muscle du coeur ou provoquer une arythmie cardiaque. La DSAC arrive plus fréquemment chez les personnes âgées de 30 à 50 ans et touche plus souvent les femmes que les hommes

LE DOSSIER COMPLET : 
Edito
1- Pourquoi un Cahier Coeur & Femmes ? Alerte rouge sur un enjeu de santé publique
2- Les femmes et leur coeur : résultats de l’Observatoire du coeur des Français Fédération Française de Cardiologie (enquête IFOP)
3- Des experts commentent l’étude
4- L’action de la FFC sur le sujet Coeur & Femmes

Observatoire du coeur des Français : Coeur et femmes

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