L'observatoire du cœur des Français

Le coeur des Français,
avis d'experts

Janvier 2017

Regards croisés cardiologues / sociologues

Au sujet des comportements alimentaires

L’arrêt du tabac pour préserver ses artères, la consommation de fruits et légumes pour protéger son cœur

Dr François Paillard, cardiologue, CHU Pontchaillou de Rennes, Vice-président de la Fédération Française de Cardiologie.

Quel chiffre vous a le plus frappé dans cette étude ?

Seulement 22% des Français citent l’arrêt ou le fait de ne pas fumer parmi les moyens de prévention des risques cardiovasculaires. Cela me choque profondément. En effet, je constate que les patients de moins de 50 ans atteints d’une maladie cardiovasculaire (MCV) sont pratiquement tous des fumeurs et les fumeurs avant 50 ans ont 8 fois plus de risques d’infarctus. Les Français sous-estiment les conséquences du tabac sur la santé du cœur et des artères parce qu’ils ont surtout en tête les conséquences sur le développement d’un cancer du poumon.

Les jeunes sujets se disent « C’est bon je suis costaud, je suis capable de faire beaucoup d’activité physique, donc mon cœur va bien », mais ils ne se rendent pas compte que c’est leurs artères qui peuvent être gravement endommagées.

Pourquoi les Français ont-ils tendance à sous-estimer la gravité des MCV ?

Une partie de l’explication tient au fait que les MCV se traitent aujourd’hui mieux que d’autres pathologies graves. Nous voyons couramment des patients qui viennent à l’hôpital pour une pathologie cardiaque grave, bien prise en charge, et mènent une vie normale un mois plus tard. Ils finissent par oublier, alors même que la MCV est toujours présente et nécessiterait une attention continue. C’est une pathologie chronique et si on n’y prend pas garde, il va y avoir une évolution.

Quel est l’intérêt d’une consommation de fruits et légumes, malheureusement insuffisante chez les Français ?

Une alimentation riche en fruits et légumes est trop peu citée, alors qu’elle est très importante en termes de protection. Les fruits et légumes apportent des nutriments, des antioxydants et des vitamines qui contribuent à la bonne santé du système artériel. C’est ce qui ressort de la plupart des études internationales. Et ces éléments bénéfiques, on ne les retrouve pas dans d’autres aliments. Une alimentation riche en fruits et légumes réduit le risque de MCV de façon très constante dans tous les modèles. Ne seraient-ce qu’un fruit et un légume par jour diminuent le risque d’infarctus de 15%.

Quest-ce que le « bien manger » ?

Faustine Régnier, sociologue de l’alimentation à l’INRA d’Ivry-sur-Seine, Unité de recherche Alimentation et Sciences sociales

Le fait que 65% des Français citent le cœur comme l’organe le plus important du corps humain veut-il dire qu’ils sont au fait des maladies qui touchent cet organe ?

Je ne suis pas étonnée que pour 65% des Français, le cœur soit l’organe le plus important. Le cœur, c’est le centre. Si on se casse une jambe, on continue de vivre. Si notre cœur s’arrête, on meurt. Cependant, je constate une méconnaissance des maladies cardiovasculaires. On connaît l’obésité car elle se voit, le cancer, car il fait peur… Mais pas vraiment la maladie cardiovasculaire. Peu de personnes placent spontanément l’infarctus du myocarde, l’accident vasculaire cérébral et l’embolie pulmonaire dans la même catégorie

Qu’est-ce qui vous a particulièrement marqué dans cette étude ?

La grande homogénéité des résultats d’un point de vue social, alors qu’il existe dans la réalité de très forts clivages, notamment sur tout ce qui touche à la prévention par l’alimentation. Les cadres et les professions intermédiaires font ainsi davantage le lien entre alimentation et santé tandis que dans les catégories modestes, qui représentent 30% de la population, l’alimentation rime plus avec plaisir, facilité et abondance.

Bien manger prendrait donc plusieurs sens en fonction de l’appartenance sociale ?

Nous avons constaté à l’Inra par plusieurs enquêtes que « bien manger », recouvre des significations différentes selon les milieux sociaux. Dans les milieux modestes, l’alimentation sert non seulement à être fort, mais aussi à faire plaisir, parce que la vie est suffisamment dure comme cela. L’obésité, le surpoids, le déséquilibre alimentaire ne sont pas perçus comme des menaces. Tant que je ne suis pas malade, je suis en bonne santé pour ces populations.

Comment expliquez-vous la difficulté que peuvent avoir les Français à mettre en pratique les recommandations nutritionnelles ?

Ce n’est pas parce qu’une connaissance est diffusée qu’elle est appliquée. En France, tout le monde a pris connaissance des diverses campagnes nutritionnelles. Ce qui pose problème, c’est l’adhésion.

Il est difficile de faire bouger les comportements, parce que cela fait partie de son identité. Le changement de mode alimentaire doit s’inscrire sur le temps long. « Je suis ce que je mange », d’où un très fort sentiment de culpabilité à reconnaître qu’on ne fait pas bien. C’est surtout le cas chez les femmes qui s’occupent du repas.

Par ailleurs, les règles édictées sont souvent trop abstraites. Tout le monde sait par exemple qu’il ne faut pas boire trop souvent des boissons sucrées. Mais quand dans une famille, on va limiter la consommation de sodas aux seuls anniversaires, dans une autre, l’enfant ne pourra boire « qu’un » verre par jour. Et chacune de ces deux familles va avoir l’impression de bien faire.

Au sujet de la pratique de l ’exercice physique et de la sédentarité

Nous sommes faits pour bouger

Pr François Carré, cardiologue au CHRU de Rennes, professeur de physiologie cardiovasculaire à l'université de Rennes et membre de la Fédération Française de Cardiologie.

Quelles sont vos recommandations en tant que cardiologue en termes d’activité physique ?

Je privilégie ce qui est recommandé par le PNNS : 30 minutes d’activité par jour plutôt que 2h30 concentrées en fin de semaine. J’ai pour habitude de demander aux gens : « est-ce que vous pensez que vous brosser les dents une fois par semaine cela suffit ? ». Ils comprennent alors que cela ne suffit pas, la prévention ne fonctionne pas si c’est une fois par semaine.

Au départ, on recommandait 30 minutes d’affilée. Je préconise aux personnes qui ne font pas du tout d’exercice et qui pensent que 30 minutes c’est trop dur, de faire d’abord 15 minutes par jour. Quand elles voient à quel point elles se sentent mieux, elles rallongent la durée de leur activité physique quotidienne et elles arrivent par faire 30 minutes par jour. Je l’ai constaté fréquemment.

Ces conseils diffèrent-ils selon les âges ?

Pour les enfants, entre 4 et 17 ans il faut faire 1h d’activité par jour. La marelle est par exemple un jeu idéal et une très bonne activité physique : je saute donc je me muscle et je travaille l’équilibre ainsi que l’endurance.

Il est important de dire que les enfants se constituent un capital santé qui va diminuer à partir de 30 ans. Mais plus ce capital est constitué jeune, plus il est facile de se construire des habitudes. Plus mon capital santé sera élevé à 18 et 20 ans, plus je pars de haut, moins il sera bas à 60 ans. Au-delà de 64 ans il est aussi recommandé de pratiquer 1h d’activité par jour avec en plus des exercices pour stimuler l’équilibre. Et il n’est jamais trop tard, on peut remonter son capital santé, à tout âge, il suffit pour cela de faire évoluer son mode de vie. A 40 ans par exemple on doit pouvoir monter 4 ou 5 étages sans être essoufflé, à 70 ans ce sera plutôt deux. Le meilleur marqueur de l’espérance de vie en bonne santé c’est votre capacité physique.

Au sujet de la sédentarité pourquoi n’est-il pas souhaitable de rester plus de 2h assis ou allongé sans bouger ?

La sédentarité est surtout mauvaise pour les vaisseaux plus que pour le cœur. Mais le cœur n’a d’intérêt que si les vaisseaux fonctionnent bien et réciproquement. Rester assis trop longtemps, dans une voiture, un avion ou devant son ordinateur est néfaste car notre organisme est fait pour bouger. Aujourd’hui, on a plus de mal à comprendre que nous sommes faits pour être debout et pour marcher. Dans une maison, si vous décidez de ne plus nettoyer une chambre, de ne plus l’aérer, forcément il va y avoir de la poussière et des saletés. Eh bien, lorsque je reste assis tout le temps c’est exactement pareil, je n’oxygène pas et je n’aère pas mon corps. C’est pourquoi, il faut habituer son cœur et ses vaisseaux à fonctionner régulièrement pour éviter les accidents.

A vous entendre c’est plus simple et facile qu’on ne le pense de bouger ?

Si jamais on fait quelque chose qu’on n’aime pas, même si on sait que c’est pour notre santé, on ne le fait pas, on se trouve des excuses. Il faut donc que l’activité physique choisie soit un plaisir et non une punition. Il faut apprendre à aimer bouger, se rendre compte des bienfaits de ces mouvements pour notre corps. Et c’est aux parents de montrer l’exemple.

Notre santé dépend beaucoup de nous. Aujourd’hui, certes on n’a jamais vécu si vieux mais notre espérance de vie en bonne santé n’a pas changé ! L’idéal est de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour rajouter de la vie aux années et non des années à la vie. Les gens doivent se poser la question : vivre toujours plus vieux oui, mais dans quel état ?

Aimer bouger, ça s’apprend et ça se partage.

Claire Perrin, sociologue de la santé et de l’Activité Physique Adaptée, Laboratoire sur les Vulnérabilités et l’Innovation dans le Sport (L-ViS), Université Lyon 1

L’enquête fait la distinction entre l’absence d’activité et la sédentarité ? Qu’est-ce qui les distingue ?

Sédentarité est un mot qui vient du latin « sedere », qui signifie être assis. Être sédentaire, c’est passer trop de temps assis ou allongé au bureau devant un ordinateur, à la maison devant sa télévision, dans les transports, etc. alors que l’inactivité, c’est le manque de pratique physique. On peut être un sportif sédentaire, si on a une pratique sportive régulière mais qu’on passe l’essentiel de ses journées assis. L’activité ne compense pas la sédentarité, contrairement à ce que l’on pourrait penser. La sédentarité est un facteur de risque en soi, distinct de l’inactivité physique. La sédentarité cumulée à l’inactivité instaurent progressivement un cercle vicieux : moins on bouge, plus la condition physique diminue et moins on a envie de bouger.

L’activité physique correspond à des pratiques diversifiées qui peuvent être utilitaires comme les déplacements actifs (à pieds, à vélo, etc.), professionnelles (métier physique), de loisirs (activités physiques ou sportives, jardinage, danses, etc.), médicales (rééducation). Pour qu’elle soit régulière, il faut qu’elle s’inscrive dans une pratique qui ait du sens pour la personne, dont elle ressente du bien-être et du plaisir.

Comment expliquer la différence entre ce que déclarent les Français et ce qu’ils font réellement ?

On est dans l’idée qu’une action va en compenser une autre : je reste assis à mon bureau toute la journée, je me déplace en voiture, mais je cours le dimanche. J’ai bien bougé alors je peux être moins regardant sur mon alimentation, ou inversement, j’ai trop ou mal mangé, alors je vais faire du sport pour compenser. Or pour prévenir les risques cardiovasculaires, il faut à la fois adopter une alimentation équilibrée mais aussi avoir une activité physique régulière et ne pas rester immobile trop longtemps durant la journée.

71% des parents pensent que leurs enfants font autant d’activité physique qu’eux au même âge. Il y a un fort décalage entre perception et réalité…

Les parents et les grands-parents ont l’impression que les jeunes générations sont très actives parce qu’elles ont davantage de loisirs sportifs et paraissent plus libres de leurs mouvements à la maison, à l’école et partout. Ils fonctionnent à partir de ce qu’ils voient des enfants, sachant qu’ils sont eux-mêmes de plus en plus pris par leurs activités professionnelles et de loisirs. Ils n’ont pas totalement conscience des longs moments que les enfants passent devant des écrans : de leur téléphone, de l’ordinateur, de la télévision…et dans les transports motorisés. Les adultes ne sont déjà pas totalement conscients des méfaits des écrans sur leur santé et le sont encore moins pour leurs enfants dont ils pensent que la jeunesse les protège. Parents ou grands-parents étaient, dans leur jeunesse, beaucoup moins touchés par la sédentarité.

Comment amener les Français à faire plus d’activité physique ?

C’est davantage la qualité d’une pratique qui lui donne du sens et permet qu’elle s’inscrive dans les habitudes de vie. Pour le sociologue, il s’agit d’une pratique sociale qui relève d’une affaire de goût. Il faut renouer avec son corps, construire des sensations, construire de la relation et du sens. L’activité physique, c’est un plaisir qui s’apprend, qui se construit et qui s’entretient. On ne le fait pas par simple devoir pour sa santé, mais parce qu’autour de l’activité se tisse du lien social. Un cardiaque à qui on prescrit de la marche ou du vélo en salle qu’il n’arrive pas à faire régulièrement, ce n’est pas parce qu’il n’est pas fait pour le sport, mais parce qu’un exercice qu’on fait seul par devoir pour sa santé ne réussit pas à devenir une pratique culturelle qui nourrit l’individu d’une expérience signifiante.

 

LE DOSSIER COMPLET
1- Les Français et leur coeur
2- Les experts commentent l'étude
3- Les conseils pratiques de la Fédération Française de Cardiologie

L'observatoire du cœur des Français : le cahier complet

Télécharger
Mis à jour le 26/10/2020